En tant que CTIO de PwC France et Maghreb, je relis chaque année le Global AI Jobs Barometer avec la même question en tête : que disent réellement les données, par-delà les discours ? L’édition 2026 vient de paraître. Elle s’appuie sur l’analyse de plus d’un milliard d’offres d’emploi sur six continents, dont 79,4 millions pour la France, et son titre donne le ton : Two Futures for Jobs in an AI era. Deux futurs. Pas un destin unique de remplacement, mais une bifurcation que l’on peut déjà mesurer.
J’avais commenté l’édition 2025 ici même. Un an plus tard, la photographie française s’est précisée, et elle mérite qu’on la regarde sans filtre, avec ses forces et ses angles morts.
L’IA crée de la valeur avant de supprimer des postes
Commençons par la conclusion qui dérange le récit dominant. À l’échelle mondiale, les entreprises les plus exposées à l’IA ne licencient pas à grande échelle. Depuis 2022, année où l’usage de l’IA a réellement décollé, elles ont triplé leur avance de productivité sur les moins exposées. La croissance de productivité y est supérieure de 40 %, et le cinquième le plus exposé atteint en moyenne 163 % de croissance de productivité.
Et ces entreprises qui gagnent le plus en productivité font l’inverse de ce que l’on redoute : elles embauchent davantage (52 % contre 36 % de croissance des effectifs chez les moins exposées) et augmentent les salaires plus vite (24 % contre 17 %). L’IA, bien déployée, amplifie la performance humaine plutôt qu’elle ne la remplace.
C’est le premier message que je retiens pour nos clients comme pour nos équipes. La question pertinente n’est pas « combien de postes vais-je supprimer », mais « quelle valeur vais-je créer en redéployant le travail ».
Un marché du travail à deux vitesses
Le cœur de l’étude tient dans une distinction simple et puissante. L’IA « professionnalise » certains métiers : elle prend en charge les tâches de base et laisse aux humains les tâches d’expertise (22 % des offres analysées). Elle en « démocratise » d’autres : elle se charge du travail complexe et abaisse la barrière d’entrée, si bien qu’un profil moins expérimenté peut désormais l’exercer (52 % des offres).
Les métiers professionnalisés prospèrent. Ils croissent deux fois plus vite que les métiers démocratisés et affichent une croissance salariale supérieure de 42 % depuis 2021. Les exemples cités parlent d’eux-mêmes : radiologues et recruteurs du côté professionnalisé, gestionnaires de services IT et secrétaires médicaux du côté démocratisé.
La leçon stratégique est claire. Là où l’IA prend en charge la partie difficile de votre métier, votre valeur ajoutée se déplace. Là où il vous revient de juger, d’arbitrer et de décider de ce que l’IA produit, votre valeur augmente. Le marché ne se rétrécit pas ; il se réorganise autour du jugement humain.
Les compétences humaines reprennent le devant de la scène
Voici le résultat le plus contre-intuitif, et le plus encourageant. Les compétences exigées pour les métiers les plus exposés à l’IA évoluent deux fois plus vite que pour les autres, un écart en hausse de 75 % par rapport à l’an dernier. Et les nouvelles tâches qui s’ajoutent à ces métiers reposent 2,5 fois plus souvent sur des compétences profondément humaines : l’empathie, le jugement, la créativité.
Autrement dit, plus l’IA automatise le calcul et la routine, plus elle valorise ce qu’aucun modèle ne sait faire. Le “Future of Jobs Report 2025” du Forum économique mondial pointe la même direction : 39 % des compétences-clés des actifs devraient évoluer d’ici 2030, avec la pensée analytique, le leadership et la créativité parmi les capacités les plus recherchées.
Le poste junior se transforme, et cela mérite notre vigilance
Les postes juniors exposés à l’IA ont 7 fois plus de chances d’exiger des compétences traditionnellement seniors : leadership, pensée stratégique, communication. Les rôles d’entrée « seniorisés » affichent une croissance de 35 % depuis 2019, tandis que les autres rôles juniors déclinent en nombre. Aux États-Unis, sur 2,4 millions d’offres d’entrée analysées, la demande pour ces rôles seniorisés a progressé de 35 % depuis 2019 quand les autres reculaient de 10 %.
C’est une bonne nouvelle pour la valeur des premiers postes. C’est aussi un défi de fond, et je préfère le nommer. Si le premier emploi exige déjà des réflexes de senior, où nos jeunes talents vont-ils les acquérir ? L’IA retire une partie du travail routinier qui servait, hier, d’apprentissage. Reconstruire ce chemin de montée en compétences est, à mes yeux, l’un des grands chantiers RH des prochaines années.
La France : une dynamique réelle, une intensité encore mesurée
Venons-en à notre marché. Et là, le baromètre invite à la lucidité autant qu’à l’ambition. La demande progresse de façon régulière. Le nombre d’offres exigeant des compétences en IA est passé de 16 000 en 2018 à 178 000 en 2025, soit environ 13 000 de plus sur la seule année 2025. La part des offres demandant ces compétences atteint 1,3 % en 2025. C’est une croissance solide, mais une intensité encore modeste. À titre de comparaison européenne, le Royaume-Uni atteint 2,2 %. Nous avançons dans la bonne direction, avec de la marge devant nous.
Qui recrute en France ? La Tech, Médias et Télécoms (TMT) mène l’intensité IA, cohérente avec son rôle de secteur le plus digital du pays. Mais le volume du marché du travail se concentre ailleurs : l’Énergie, Utilities et Ressources (20,5 % des offres) et l’Industrie manufacturière (17 %) en tête, devant des Services financiers (3,5 %) et un Secteur public (1 %) plus modestes en part. Fait notable, tous les secteurs ont vu leur part d’offres IA progresser en 2025.
La prime salariale, elle, est élevée et largement diffusée. La TMT culmine à 43 %, devant l’Industrie et la Santé (32 % chacune), le Secteur public (30 %), l’Énergie et la Consommation (28 %), les Services professionnels (25 %) et les Services financiers (21 %). Le signal envoyé au marché est sans ambiguïté : maîtriser l’IA est rémunéré, dans presque tous les secteurs.
Sur la transformation des compétences, la France suit la tendance mondiale, mais à un rythme plus prudent. La corrélation entre exposition à l’IA et évolution des compétences y est de 0,15, plus faible que dans les marchés à forte corrélation. Les métiers les plus exposés voient tout de même leurs compétences évoluer le plus vite (1,23 de changement net pour le quartile supérieur contre 0,79 pour le plus bas) et accumulent en moyenne 590 nouvelles compétences par métier, contre 227 pour les moins exposés.
Utiliser l’IA ou la construire : la vraie question française
Le constat qui doit, selon moi, retenir toute notre attention concerne la nature des emplois IA en France. Notre marché utilise l’IA bien plus qu’il ne la développe.
Les postes d’utilisateurs d’IA, ceux qui déploient et intègrent des outils existants, ont progressé de 10,6 % en 2025, avec environ 13 000 rôles supplémentaires. Les postes de développeurs d’IA, eux, ont légèrement reculé, de 261 rôles, soit moins 0,6 %. Un seul secteur fait figure d’exception : la Consommation, où 44,8 % des rôles IA sont des postes de développeurs. Partout ailleurs, l’usage domine. Les Services financiers poussent même cette logique à l’extrême, avec 84,1 % de postes d’utilisateurs.
Savoir conduire l’outil est précieux. Savoir le construire est stratégique. Une économie qui se contente d’intégrer l’IA des autres reste, à terme, dépendante de choix technologiques qu’elle ne maîtrise pas. C’est tout l’enjeu de la souveraineté, un sujet sur lequel je reviens régulièrement, et que ce baromètre rend concret chiffres à l’appui.
Trois priorités pour les dirigeants français
De cette lecture, je tire trois priorités concrètes.
Première priorité : raisonner en redéploiement, pas en suppression. Les organisations qui gagnent ne taillent pas dans les effectifs, elles réaffectent le travail vers les tâches à plus forte valeur. La feuille de route doit partir des tâches, pas des postes.
Deuxième priorité : reconstruire le parcours junior. Si nos postes d’entrée exigent déjà des compétences seniors, nous devons réinventer la manière dont nos jeunes talents les développent, sous peine de manquer demain les profils que nous n’aurons pas formés.
Troisième priorité : choisir son positionnement en conscience, entre usage et construction. La France utilise l’IA avec talent, et c’est souvent le bon choix. L’essentiel est de décider ce positionnement délibérément, secteur par secteur, plutôt que de le subir par défaut. C’est cette lucidité, plus que le volume d’outils déployés, qui fait la différence entre une transformation maîtrisée et une transformation subie.Bouchra Roby et Oliver Dupont, qui signent l’édition française du baromètre chez PwC France & Maghreb, le résument avec justesse : l’IA redessine le travail plus qu’elle ne le détruit. À nous, dirigeants, de transformer cette dynamique en avantage réel. Les deux futurs décrits par PwC ne sont pas une prédiction ; ce sont deux trajectoires entre lesquelles nous choisissons, dès maintenant, par nos décisions.
L’étude complète et les pages françaises sont accessibles sur pwc.com/aijobsbarometer.



